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Cultures visuelles des Lumières

Première séance du séminaire le 25 janvier en salle de séminaire de l’IHMC.

Séminaire coordonné par Charlotte Guichard (CNRS/ENS) et Anne Lafont (INHA).

L’histoire de l’art est une discipline aux frontières. Par-delà les traditionnelles hiérarchies entre high art et low art, ce séminaire, à vocation pluridisciplinaire, entend rendre compte aussi bien des chefs-d’œuvre consacrés que des images scientifiques ou techniques, des graffitis et des cultures visuelles politiques dans un long dix-huitième siècle. La modernité critique des Lumières est en effet indissociable de cette production d’images et d’artefacts qui définit une manière nouvelle de voir le monde. Comment la naissance conjointe de l’histoire de l’art, de l’histoire naturelle, de l’anthropologie et de l’esthétique peut-elle nous aider à ressaisir le projet des Lumières ? Pour sa deuxième année, le séminaire entend explorer ce champ en pleine reconfiguration. Nous interrogerons notamment les frontières entre art, design, et science à travers l’image ; les identités liées aux catégories de genre et de race ; l’histoire du regard et de la subjectivité ; les liens entre art et culture politique.

Séminaire ouvert aux étudiants à partir du niveau master.

Lundi de 10h à 12h, en salle de séminaire de l’Institut d’Histoire moderne et contemporaine (escalier D, 3ème étage).
École normale supérieure, 45, rue d’Ulm, 75005 Paris
Contact : charlotte.guichard@ens.fr et anne.lafont@inha.fr

Programme

25 janvier : séance introductive

1er février : Richard Wittman, University of California at Santa Barbara, « Architecture, images, and publics in Eighteenth-century France ».

While new and innovative economies of the image developed in some sectors of 18th-century architectural culture, in other sectors - particularly those most connected with political culture - a theoretical obsession with unambiguous "legibility" often led paradoxically to the subordination of images in favor of ever more innovative forms of published verbal representation. My presentation would explore this phenomenon, as well as note some important exceptions to it.

15 février : Anne Lafont, INHA, « 1800 : l’art face au corps féminin africain »

La question de la représentation des femmes africaines dans les arts visuels du XVIIIe siècle est particulièrement intéressante car elle soulève plusieurs questions : d’abord, et avant même les enjeux liés à la représentation, leur présence et leur fonction en Europe et dans les colonies ; ensuite la relation que les peintres comme les sculpteurs entretinrent avec leur modèle féminin de surcroît africain ; l’émergence de ces figures singulières au regard de la théorie artistique classique et du canon antique ; et enfin l’inscription de celles-ci dans les catégories esthétiques de réception des Lumières, notamment la hiérarchie des genres. Quelques exemples autour de la célèbre peinture de Marie-Guilhemine Benoist : Portrait de femme noire, 1800, Paris, musée du Louvre, fonderont les hypothèses avancées lors de cette séance.

7 mars : Sophie Raux, Université de Lille-3, « Mesurer l’impact visuel de L’enseigne de Gersaint dans son environnement d’origine : nouvelles propositions offertes par les technologies numériques »

Dernière grande peinture réalisée par Watteau, L’enseigne de Gersaint (1720) a suscité de très nombreuses interprétations depuis la fin du XIXe siècle. Si ces dernières années de nouvelles analyses ont permis de progresser dans la connaissance du contexte de production de cette peinture, plusieurs points essentiels touchant à sa visibilité sont demeurées à l’état d’hypothèses et d’approximations : le principe même d’une enseigne étant d’être vue et d’affirmer une identité au sein d’un espace collectif, selon quel dispositif de présentation « l’Enseigne » a-t-elle pu jouer son rôle d’image publicitaire à l’entrée de la boutique ? Comment prendre la mesure de l’écart entre la réalité physique de la boutique étriquée de Gersaint et l’image créée par Watteau qui fit, selon le Mercure de France, « l’admiration de tout Paris » ? Quel effet visuel était-elle susceptible de produire sur les passants du pont Notre-Dame ? Des éléments de réponse à ces questions seront présentés à l’appui de nouvelles approches fondées sur un travail de restitution en images de synthèse 3D du pont Notre-Dame et de l’intérieur de la boutique de Gersaint en 1720.

14 mars : Godehard Janzig, Centre allemand d’histoire de l’art, Paris, « Images torrentielles. Les cascades des Lumières entre histoire naturelle et ‘iconologie politique’ »

Dans le cadre d’une étude sur la verticalité et le vertige dans les arts visuels, ma conférence se concentrera sur un des motifs préférés des peintres paysagistes. La chute perpétuelle des masses d’eaux qui suivent les lois de la gravité, livre un spectacle captivant, aussi violent que puissant, qui emporte les regards des spectateurs et les emmène vers de profonds abîmes.
D’origine naturelle ou artificielle, les cascades ont ainsi servi de métaphores politiques à l’image de la souveraineté jusqu’aux effervescences révolutionnaires. Partant de l’architecture hydraulique et de „l’art de diriger les eaux“, j’essaierai de tracer les interférences permanentes entre art, nature et pouvoir politique dans les images mouvementées des chutes d’eau, une relation qui se diversifie et s’intensifie au cours du « long » dix-huitième siècle.

4 avril : Charlotte Guichard, CNRS/IHMC, « Signatures en révolution : autour de La Mort de Marat de Jacques-Louis David »

Sur les images éphémères et fragiles qui caractérisent les cultures visuelles révolutionnaires, la signature est partout : sur les assignats, les papiers d’identité, les gravures, la paperasse administrative, les pétitions et les affiches placardées sur les murs. Signe d’identité, la signature devient aussi un signe d’authentification, de présence et même d’engagement. C’est à l’aune de ces transformations que l’on propose d’étudier La Mort de Marat de Jacques-Louis David (musée des Beaux Arts de Bruxelles). Dans le tableau, David porte un regard réflexif et éminemment contemporain sur ce nouvel âge de la signature. Mais pas seulement : cette réflexion sur les cultures visuelles de la signature est articulée à une conception plus étroitement autographique de l’art du tableau : la signature autographe renvoie à la présence du peintre à sa toile, en même temps qu’à son engagement individuel, en tant que peintre mais aussi, ici, en tant qu’homme politique.

11 avril : Silvia Sebastiani, EHESS, « Prendre le thé avec Madame Chimpanzé. Controverses savantes et politiques sur les frontières de l’humanité dans l’Empire britannique »

En 1738, « Madame Chimpanzé » a été exposée au Randall’s Coffee House, à Londres, pendant plusieurs mois : pour un shilling, tous les Londoniens pouvaient venir la voir. Et s’ils n’avaient pas l’occasion de le faire, ils pouvaient la croiser sur la gravure réalisée par Gérard Scotin. La composition de cette image repose sur l’idée que l’animal singe l’homme (ou, dans ce cas, la femme, plutôt). Elle soulève dès lors la question des frontières entre le singe anthropomorphe et l’homme. Dans le contexte de sa production, l’illustration de 1738 soulève une question de même type, mais bien plus précise : l’arrivée en Angleterre de Madame Chimpanzé correspond au premier moment européen de mise en circulation de singes anthropomorphes d’origine africaine. L’arrivée des chimpanzés, ou « orangs-outans », ainsi nommés dans la littérature du temps, constitue une nouveauté qui affecte le débat des naturalistes, en quête des origines de l’homme et engagés dans des opérations de classification qui les conduisent, et notamment Carl Linné, à rapprocher le singe de l’homme. Les travaux sur cette vaste question sont déjà riches.
Je voudrais cependant attirer l’attention sur son importance dans un second débat, d’ordre politique, sur l’esclavage et la nécessité, ou non, de l’abolir. A ce débat, participent aussi les planteurs, les juristes, les administrateurs de l’état colonial. L’origine africaine partagée des esclaves noirs et des chimpanzés conduit certains des acteurs de ce débat à puiser dans ces origines partagées les arguments de leur comparaison entre le singe et l’Africain, contribuant ainsi, pour certains d’entre eux, à radicaliser la distinction entre l’homme blanc et le Noir, entre le singe et le « sauvage », entre le pauvre et l’animal. Tel est l’objet de mon analyse qui interroge les fondements épistémologiques de la catégorie de race à l’âge des Lumières. 

9 mai : Caroline van Eck, Université de Leyde, « L’Hôtel de Beauharnais à Paris : agentivité des objets, espaces immersifs et choc de l’exotique »

Dans les années 1806-9, l’Hôtel Colbert de Torcy (rue de l’Université à Paris) fut reconstruit pour devenir la résidence d’Eugène de Beauharnais. Le résultat est un des monuments majeurs du Style Consulat et Empire. Il est de surcroît encore largement intact. Or, le Style Empire a longtemps souffert d’une mauvaise réputation. Son esthétique fut critiquée pour sa lourdeur, son manque d’originalité, ou encore pour une indulgence très « nouveau riche » vis-à-vis des matériaux brillants et précieux. Il fut aussi rejeté à cause de son association avec le régime de Napoléon. Dans mon intervention, je voudrais proposer une nouvelle interprétation de ce bâtiment comme un laboratoire permettant d’étudier les dynamismes de la transformation des formes grecques, romaines ou égyptiennes dans cette dernière floraison du néo-classicisme. Le langage formel fut alors enrichi par la découverte d’Herculanum et de Pompéi, par les dessins de cheminées de Piranèse et par l’expédition en Égypte de Napoléon. En partant de l’agentivité des matériaux, des objets et des formes, l’Hôtel Beauharnais apparaît comme une série d’espaces immersifs propres à ce moment créateur du Style Empire, et au sein desquels les principes d’une poétique de l’éclectisme s’avèrent remarquablement à l’œuvre.

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