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Ciné-Club : « Histoire permanente du cinéma »

Mardi 14 février à 20h au Luminor, projection du deuxième moyen-métrage de la cinéaste Charlotte Bayer-Broc, Los diablos azules / Au pays des diables bleus (2016), suivi d’un échange avec la cinéaste, sa collaboratrice artistique et son monteur.

« Señoras y señores / Mesdames et messieurs
venimos a contar / nous sommes venus raconter
aquello que la historia / quelque chose dont l’histoire
no quiere recordar / ne veut pas se souvenir »

Introduction à la « Cantata de Santa María de Iquique » (1969) écrite par Luis Avis et interprétée par le célèbre groupe Quilapayún, ambassadeur culturel du Chili sous Salvador Allende.

« En 1907, dans le nord du Chili, trois mille six cents ouvriers des mines de salpêtre de la Pampa sont assassinés par l’armée républicaine dans le port d’Iquique où ils étaient venus manifester. Le geste héroïque de ces premiers révolutionnaires a été raconté en 1969, un an avant l’élection de Salvador Allende, par Luis Advis, dans La Cantata Santa Maria de Iquique, une longue complainte qui alterne, dans la tradition didactique marxiste, des descriptions historiques parlées, des chants partisans et des lamentos inspirés de la musique traditionnelle andine. Dans Los Diablos azules, Charlotte Bayer-Broc adapte cette cantate en deux temps. Elle incarne d’abord une madone endeuillée qui traverse seule la ville minière abandonnée. Dans ce décor de western désolé, un duel se dessine entre la mémoire et l’oubli, entre la fragilité de la voix et l’immensité du désert, pour arracher le lieu à sa muséification, pour raviver la lutte, pour peupler cette solitude des chants d’hier et de demain. Ce n’est qu’une fois brandi un drapeau de la paix toujours déjà tâché du sang des ouvriers que l’héroïne pourra, comme les grévistes du début du XXe siècle avant elle, descendre au port, où l’attendent d’autres femmes prêtes à répandre avec elle la nouvelle de la douleur. Tandis que le récit prend une tournure tragique, avec l’enfermement des ouvriers dans l’école où l’armée les exécuta, c’est une autre communauté qui se forme, celle des quatre conteuses à l’allure de divas camp. Liées par la tragédie de l’histoire et le sentiment d’une perte infinie, elles deviennent à la fois un chœur de lamentations traditionnelles et un improbable girls band, pour énoncer ensemble la promesse de nouvelles formes de luttes. »
Olivier Cheval, monteur du film, docteur en études cinématographiques.

Los diablos azules / Au pays des diables bleus réussit à restituer la force première du chant de Quilapayún, ce qu’il propage de vigueur de l’instant partagé collectivement, tout en ménageant des temps nécessaire au silence du recueillement et à la mémoire du vent. Le découpage du film laisse la partition initiale s’emparer des lieux réels des événements. À l’implacabilité du désert, aux lignes de fuite des locaux des usines désaffectés, à la lumière constante d’un ciel que l’on devine abondamment étoilé répondent la vigueur du chant des acteurs, leurs corps ancrés dans le sol, un véritable peuplement de chaque plan pour que les voix des absents rejoignent le champ. Comme si le Nord du Chili accueillait l’improbable rencontre, dans une variante andine, entre Trop tôt trop tard (1982) de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet et Une chambre en ville (1982) de Jacques Demy.

Que devient un lieu de lutte populaire quand il se voit délaissé par l’histoire nationale, par les générations d’après ? Se mue-t-il instantanément en décor de western épuisé ? En scène poussiéreuse invitant à être occupée ? « Je veux filmer cet espace comme un entrelacs de couches d’histoire, de mythes et de fantasmes, d’appropriation et de commémoration, où continue à se perpétrer le souvenir de l’oppression, mais aussi de la lutte, où se forge l’identité schizophrénique du colonisé.e. Il s’agira donc de déplacer, d’actualiser, de reconfigurer cette violence dans l’espace aujourd’hui muséal de la ville-fantôme, hantée par les touristes et les objets de leurs désirs. » écrivait Charlotte Bayer-Broc dans sa note d’intention. Loin d’être prisonnier du désert ou nostalgique de la poussière, le groupe de divas qui arpente le Nord du Chili anime à chaque plan cette surimpression de temporalités : le massacre de 1907, le chant de 1969, écrit quatre ans avant le coup d’état de Pinochet, et l’été 2016, moment du tournage, qui ravive à chaque pas les espérances communes.

Jusqu’à présent, Los diablos azules / Au pays des diables bleus n’a été projeté qu’une fois à Paris, lors de la carte blanche accordée au cinéaste João Pedro Rodrigues pendant la rétrospective de ses films au Centre Pompidou. Le film de Charlotte Bayer-Broc a été réalisé dans le cadre de son cursus au Fresnoy – Studio national des arts contemporains. « Une histoire permanente du cinéma » est particulièrement heureux de montrer le film d’une jeune cinéaste prometteuse (son précédent moyen-métrage, Mundos inmundos était sélectionné au FID), pour que les problématique de fin(s) d’histoire reprennent un souffle atavique !

Cette projection a été mise en place en partenariat avec les Journées hispaniques de l’ENS qui auront lieu du 20 au 24 février au 45, rue d’Ulm en accès libre et dont nous vous invitons à découvrir l’intégralité du programme sur le site de l’ENS.

Rendez-vous le mardi 14 février à 20h au Luminor, 20 rue du Temple pour découvrir Los diablos azules / Au pays des diables bleus (2016) de Charlotte Bayer-Broc !

Séance aux tarifs habituels. Cartes UGC et Gaumont-Pathé acceptées sans supplément.

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